Facteur de reproduction des inégalités sociales, machine à formater les enfants, agent dépressif pour beaucoup d’enseignant.es … les reproches contre le système d’éducation publique français ne manquent pas. De plus en plus de parents choisissent pour leurs enfants des écoles alternatives, mais celles-ci sont réservées aux plus privilégiés. Cependant, à la marge du système éducatif public, des alternatives gratuites ou presque se nichent discrètement. Nous sommes partis à leur découverte.

 

« Tout le monde est un génie. Mais si on juge un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide »

Cette phrase – attribuée à tort ou à raison à Albert Einstein – est reprise par Prince EA, un rappeur militant états-unien qui dresse dans une de ses chansons un portrait au vitriol de l’éducation publique de son pays, qui s’applique parfaitement à notre système français.

« Pourquoi, alors que les technologies avancent, que les voitures et les téléphones deviennent de plus en plus performants, continuons-nous à appliquer à l’école des pédagogies rigides d’un autre âge ? » demande-t-il. L’enfant continue d’être perçu comme un vase vide qu’il convient de remplir de dates, de formules mathématiques et de règles de grammaire qui souvent n’ont pas grand-chose à voir avec sa vie quotidienne. Tous assis sagement, les enfants doivent répondre à des exercices standardisés, sont sanctionnés en permanence par des notes qui les mettent en compétition les uns avec les autres et stigmatisent celles et ceux qui décrochent, le plus souvent les enfants les moins privilégiés.

C’est particulièrement le cas en France, comme le montre une étude récente publiée par l’UNICEF. Le rapport montre que, si les écarts de richesse en France sont modérés en comparaison d’autres pays de l’Union Européenne (9ème sur 35), en revanche les écarts de niveau scolaire entre enfants issus de milieux sociaux favorisés et de milieux défavorisés sont très importants (la France est 28ème sur 35). Ce qui signifie que, malgré les discours sur l’égalité des chances et la méritocratie, l’école, loin d’être un facteur d’émancipation pour les classes populaires, participe à perpétuer les inégalités.

La rigidité des programmes scolaires ainsi que le manque de formation pédagogique des professeur.es sont mis en cause. De nombreux.ses enseignant.es tentent de dynamiser les classes, mais ils se heurtent au système d’inspection qui valorise uniquement la conformité de l’enseignement avec le programme officiel,  et parfois au conservatisme de professeur.es plus âgés. Les relations entre les professeurs et les élèves sont souvent basées sur de la défiance mutuelle, au lieu de constituer une communauté d’apprentissage. Le découragement gagne beaucoup de professeur.es qui finissent par démissionner ou simplement par se résigner à appliquer des recettes dont ils savent qu’elles ne fonctionnent pas.

Pour résumer, le modèle dominant d’éducation étouffe la créativité individuelle, participe à l’augmentation des inégalités sociales et gère les problèmes de discipline par l’autoritarisme et les punitions.

Face à ce constat, quels autres chemins peut-on emprunter? Les écoles alternatives, basées en majorité sur la pédagogie Montessori, ont le vent en poupe. Pas de salles de classe, pas de groupes de niveau et pas de notes : les enfants apprennent à partir de jeux et d’activités qui stimulent leur curiosité et les font déduire des connaissances de manière active. Ces écoles ont un principe fondamental : encourager la créativité naturelle des enfants et l’expression de leur individualité. Cependant, la justice sociale n’est pas au cœur de leurs préoccupations, et les écoles Montessori, de droit privé, coûtent entre 300 et 700 euros par mois, réservées aux seuls enfants de l’élite.

Nous nous sommes pour notre part intéressés aux alternatives pédagogiques accessibles à toutes et à tous, et avons cherché des établissements qui permettent une émancipation individuelle mais également sociale. Nous avons donc sélectionné uniquement des écoles gratuites, membres de l’éducation nationale, et celles sous contrat avec l’Etat qui pratiquent des tarifs adaptés aux moyens des familles accueillies.


La pédagogie Freinet, ou la quête de l’émancipation individuelle et sociale

Au sein de la nébuleuse des pédagogies alternatives, dominée par l’école de Maria Montessori, Freinet est un peu à part. En effet, cette pédagogie a été développée au sein de l’école publique et garde le nom de l’instituteur Célestin Freinet qui en a été le précurseur. Le souci de ce professeur socialiste et profondément pacifiste était de faire de l’école un lieu d’émancipation pour les enfants des classes populaires.

 « On prépare la démocratie de demain par la démocratie à l’école. Un régime autoritaire à l’école ne saurait être formateur de citoyens démocrates. »

Suivant ce principe, appelé « invariant » (il en a établi trente), Célestin Freinet remet en question la pratique des punitions, et souhaite remettre l’enfant, avec ses centres d’intérêts et son rythme d’apprentissage propre, au cœur du processus pédagogique. Dans les écoles Freinet, pas de notes, mais un bilan personnel d’avancements que chaque enfant suit à son rythme. Pas de cours magistraux non plus. Les apprentissages se basent autant que possible sur les créations des élèves, par exemple en corrigeant collectivement l’orthographe et la grammaire des textes écrits par les enfants.

Plutôt que la compétition, on encourage la coopération, les enfants font donc les exercices à plusieurs et s’expliquent mutuellement ce qu’ils ont compris, mettant ainsi en valeurs leurs différentes compétences.

La production artistique, littéraire et manuelle constituent des activités centrales : on apprend en faisant, par exemple en composant de A à Z un journal de l’école qui sera distribué aux parents.

Enfin, l’école est conçue comme un petit laboratoire de démocratie participative, dans lequel les enfants apprennent à donner leur point de vue sur les affaires de l’école et à prendre des décisions collectivement, dans les limites des principes de la « constitution » de l’école.

Les débuts de cette pédagogie sont racontés dans un film, l’école buissonnière.

Les projets qui sont présentés ci-dessous s’inspirent tous dans une certaine mesure de cette pédagogie. Tous ont en commun l’absence de notes, l’encouragement de la coopération et le respect des rythmes individuels de chaque enfant.


L’Association pour une Ecole Nouvelle, la pédagogie alternative à prix solidaire

un salon de classe à la Prairie

Le groupe scolaire la Prairie, situé à Rangueil dans le sud de Toulouse, assure l’enseignement de la maternelle au collège. C’est l’un des cinq établissements en France membres de l’Association d’Education Nouvelle. Ces écoles privées ont la particularité d’être sous contrat avec l’Etat, c’est-à-dire que les professeurs sont fonctionnaires et s’engagent à suivre le programme de l’éducation nationale. Les frais de scolarité demandés par ces établissements servent donc uniquement à couvrir les loyers et l’entretien des bâtiments, ainsi que les tâches administratives. De plus, les tarifs sont adaptés aux moyens financiers des familles, variant entre moins de 50 euros par mois pour les plus modestes jusqu’à 400 pour les familles les plus aisées.

La pédagogie mise en œuvre est un patchwork de différentes méthodes alternatives, qui font en sorte de respecter les rythmes d’apprentissage de chacun, et d’intégrer les élèves à la communauté pédagogique en les incluant dans les prises de décision. Les élèves ont des tâches assignées, selon un principe de responsabilisation, qui leur permet de comprendre l’importance de maintenir les espaces communs en bon état.

En raison du grand nombre de demandes, les inscriptions commencent de nombreux mois à l’avance, et se font presque uniquement à l’entrée de la maternelle, étant donné que les classes de primaire et collège sont pleines et que peu d’élèves décident de changer d’école.

Quatre autres écoles sont membres de cette association et fonctionnent de manière semblable : l’Ecole Aujourd’hui à Paris, l’Ecole du Chapoly à proximité de Lyon, l’Ecole Nouvelle de la Rize à Lyon même, l’école Emilie Brandt à Levallois-Perret, et enfin l’Ecole Nouvelle d’Antony dans la ville du même nom. Cependant, à la différence du groupe scolaire la Prairie, ces écoles s’arrêtent à la maternelle et primaire.

Une école pacifiée grâce à la pédagogie Freinet : le groupe scolaire Condorcet

école Hélène Boucher à Mons-en-Baroeul

Mons-en-Baroeul, dans la banlieue de Lille, est une ville en situation de grande précarité sociale. Les écoles maternelle et primaire situées dans la zone Eclair –les ZEP les plus compliquées  – rassemblaient tous les problèmes scolaires qui découlent de la précarité sociale : manque de mixité, échec scolaire massif, violences et incivilités. Les élèves des familles les moins défavorisées fuyaient l’école pour aller dans le privé, favorisant un cercle vicieux.

Mais en 2001, quelques enseignants ont proposé à l’Education Nationale un projet de transformation pédagogique radicale : appliquer la méthode Freinet. L’expérience, rendue possible par le soutien de l’ICEM, organisme de promotion de la pédagogie Freinet au sein de l’Education Nationale, a été suivie pendant ses premières années par une équipe de chercheurs qui ont jugé les résultats positifs, proposant des points à reproduire dans d’autres écoles, comme par exemple : l’implication des parents d’élèves dans le projet pédagogique, la mise en place concertée des règles qui favorise leur respect, l’adaptation aux rythmes de chaque élèves, le renforcement concertation entre les enseignants pour créer un véritable travail d’équipe.

Aujourd’hui, les niveaux de violence au sein de l’école ont nettement baissé, le niveau a rattrapé puis dépassé la moyenne de la ville, et de nombreux parents s’inscrivent sur liste d’attente pour y scolariser leurs enfants. La pédagogie appliquée à l’école est présentée dans ce très intéressant reportage.

L’autogestion lycéenne au coeur de la capitale

le Lycée Autogéré de Paris

Le Lycée Autogéré de Paris, établissement public créé dans les années 1980 sur des idéaux égalitaires et libertaires, accueille environ 200 élèves chaque année. Les professeurs et les élèves prennent ensemble les décisions concernant l’établissement, l’assistance aux cours est libre, et les activités artistiques sont fortement encouragées. Ce lycée constitue un refuge pour des jeunes en rupture avec le système conventionnel, qui y trouvent une plus grande liberté et responsabilisation. Cependant, sur le plan strictement académique, les résultats laissent à désirer, et, si de gros efforts ont été faits au cours des dernières années, moins de la moitié des élèves obtiennent le baccalauréat à l’issue de leur parcours aujourd’hui. Notons qu’en 2009, le taux était de 26%, et en passant à 46% aujourd’hui, il a presque doublé, ce qui donne de l’espoir pour le futur.

Le Collège-Lycée Expérimental de Caen, la pédagogie innovante pour redonner confiance aux ados en difficultés

Collège-Lycée Expérimental d’Hérouville

Le CLE se définit comme un projet expérimental qui, niché au sein de l’éducation publique, a vocation à inspirer d’autres établissements à oser l’innovation pédagogique. Il fait partie de la Fédération des Etablissements Scolaires Publics Innovants (FESPI) qui réunit une douzaine de projets pédagogiques répartis sur tout le territoire.

La priorité du CLE est de favoriser l’apprentissage collectif et actif, par le biais du montage de projets artistiques, l’interdisciplinarité et le développement des capacités particulières de chaque élève. En outre, les lycéens du CLE sont invités à prendre le rôle d’éducateur en faisant de l’aide aux devoirs avec des élèves e primaire en difficulté. Cette inversion des rôles permet de valoriser leurs apprentissages, et se mettre dans la peau de l’enseignant le temps d’une session d’aide aux devoirs les aide à comprendre le processus pédagogique comme un processus de coopération entre élèves et professeurs.

L’ICEM, la promotion de la pédagogie Freinet au sein des établissements conventionnels

La pédagogie Freinet est reconnue et tolérée par l’Education Nationale comme méthode d’enseignement, cependant elle n’est pas encouragée. L’Institut Coopératif de l’Ecole Moderne, association agréée par le ministère de l’Education Nationale, promeut auprès des enseignants cette pédagogie.

L’ICEM offre des formations à la pédagogie Freinet aux professeurs qui le désirent, et leur apporte du soutien pour la mettre en place dans les limites imposées par l’Education Nationale. Répartis sur tout le territoire au gré des affectations, ces enseignants tentent d’individualiser le travail d’apprentissage et de promouvoir le dialogue démocratique entre les élèves et avec eux.

 Cependant, l’isolement de ces professeurs au sein de leurs équipes pédagogiques limite la portée de ce travail, et ne constitue pas une possibilité pour les parents voulant inscrire leurs enfants dans des établissements appliquant des pédagogies alternatives.

Les listes d’attentes pour entrer dans ces écoles alternatives accessibles à tous les milieux sociaux sont la preuve d’une demande croissante de la société pour une autre pratique pédagogique. Ces modèles ont prouvé leur efficacité, tant au niveau des résultats scolaires, comparables ou supérieurs à ceux de l’enseignement « classique », tant au niveau social, par l’intégration de tous les élèves qui constitue le meilleur rempart contre les violences et incivilités scolaires qui minent le quotidien des professeurs  dans les quartiers sensibles. Espérons que de plus en plus de projets de ce genre fleurissent dans les prochaines années !

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Une autre pédagogie accessible à tous les budgets, est-ce possible ?
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