En Colombie, une guerre civile ravage les populations depuis maintenant plus de soixante ans. Des mères de victimes exigent que justice soit faite à travers de l’expression artistique.

les mères de Soacha dans leur représentation d’Antigone

Au cours du long conflit qui oppose depuis les années 1950 l’Etat colombien à la guérilla des FARC, tous les coups ont été permis, voire encouragés, pour se défaire des opposants.

La population, mais aussi les soldats en exercice, reçoivent des récompenses pour faciliter la capture de guérilleros, morts ou vifs. Comme cela a été révélé il y a quelques années, de nombreux jeunes hommes sans rapport avec la guérilla ont été assassinés par des membres de l’armée pour obtenir ces récompenses. Un soldat témoigne avoir demandé des conseils à un sergent qui lui a répondu froidement “Si tu veux, je t’amène des gens, tu les remets à la troupe en les présentant comme morts au combat”. Ces jeunes hommes étaient appâtés par une offre de travail, puis les soldats les habillaient comme des guérilleros et enfin les exécutaient, pour présenter enfin la dépouille comme une victoire contre la guérilla. Ces cas ont été appelés “faux positifs” (falsos positivos). Ce phénomène est expliqué de manière détaillée dans cet article, par le directeur de l’Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT), Eric Sottas.

Les familles des victimes en général viennent des couches populaires de la population. Elles sont souvent obligées de faire un terrible choix lorsque l’un de leurs proches est assassiné et que le fonctionnement corrompu du système de justice ne permet pas que la vérité soit découverte : renoncer à que justice soit faite et travailler encore plus dur pour nourrir ce qui reste de leur famille.

Dans la ville de Soacha, près de Bogota, 19 jeunes hommes ont été victimes de ces pratiques en 2008, à l’instar de milliers d’autres dans le pays  . Leurs mères se sont réunies et, ensemble, sont parvenues à prendre en main leur destinée. Comment ? En racontant leur histoire à travers de la musique et du théâtre, elles ont fait d’une pierre deux coups : diffuser auprès de la population les exactions desquelles ont été victimes leurs fils, et financer leurs actions pour l’obtention de la justice.

Les mères jouent une pièce de théâtre inspirée d’Antigone, dans laquelle elles racontent leur histoire en prenant à partie le public comme juge. Carlos Zatizabal, le réalisateur de la pièce, considère qu’il “est important qu’elles (les victimes) parlent, et à partir de là construire une mémoire poétique dans laquelle la douleur se convertisse en une force”.

Cette thérapie par l’art leur permet de resignifier une expérience traumatique pour en faire un moteur vers des actions positives, orientées vers la transformation des structures sociales et politiques, ainsi que des mentalités.

En voici un court extrait:

Et ces actions ont porté leurs fruits !

Une des mères de Soacha a été nominée cette année pour le prix Nobel de la Paix. Celui-ci a finalement été attribué à Juan Manuel Santos, actuel président de Colombie, pour son travail en faveur de la paix (le référendum qu’il a lancé pour ratifier les accords de paix entre la guérilla des FARC et le gouvernement a été refusé par une courte majorité, avec une participation très faible).

Il y a à peine deux jours, jeudi 16 Novembre, un tribunal a établi la culpabilité de 21 soldats dans l’assassinat des jeunes de Soacha : les mères sont prêtes à obtenir enfin justice pour leurs disparus.

Des responsables de crimes de guerre condamnés en Colombie
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